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68ème commémoration de la Journée Nationale de la Déportation

Allocution de Jacques JP MARTIN, Maire de Nogent-sur-Marne, Conseiller général du Val-de-Marne dimanche 28 avril 2013 – Hôtel des Coignard

Mesdames, Messieurs, chers amis Je suis particulièrement ému et honoré qu’aujourd’hui nous puissions nous réunir sur cette esplanade Roger Belbéoch afin d’inscrire dans notre histoire municipale un événement aussi marquant dans notre mémoire vivante collective. Nous devons nous souvenir de ce qu’a été l’engagement personnel au service des autres d’un policier dont le courage a été de ne pas respecter les ordres de ses responsables. Il nous rappelle ainsi que le devoir est parfois de désobéir. Quoi de mieux pour nous que de partager ensemble aujourd’hui les écrits qu’il nous a transmis dans un livre qu’il me dédicaçait il y a quelques années, ici-même, un livre qui rappelle son combat pour sauver des malheureux. Je vous livre donc des extraits des Mémoires de Roger Belbéoch : « une Résistance composée de gens comme vous et moi » : « Robert Deloche s’est évadé après son transfert du camp de Châteaubriant au camp de Voves – il a dérobé une pèlerine noire et a réussi à s’enfuir … » Nota : Robert Deloche, grand résistant échappé des camps de prisonniers, fut chef des FFI dans notre secteur puis Maire de Joinville. « Nous sommes en 1942, Robert Deloche a déjà vu nombre de ses compagnons résistants désignés comme otages et exécutés. Il a vu Guy Môquet, dix-sept ans, et vingt-six autres camarades (ceux que l’on appelle les « martyrs de Châteaubriant ») quitter le bloc pénitentiaire pour partir au peloton d’exécution… » « Sa mère et sa fille sont prises en otages. Mais elles refusent d’aider les policiers. Elles refusent d’être séparées, de coopérer, de bouger, elles s’accrochent aux meubles pour rester dans la salle du commissariat ; Les policiers ne savent plus quoi faire … Evidemment qu’elles sont innocentes ! La situation est intenable. Cette fois-là, après avoir beaucoup hésité, ils décident de les relâcher. Pourquoi, je vous raconte cette histoire ? Simplement parce que trois semaines plus tard, dans l’arrière-salle d’un café, Robert Deloche, entouré d’autres camarades, insistait pour que j’entre, moi Roger Belbéoch, dans la police. Officiellement. Ils avaient bien réfléchi, ils voulaient m’envoyer travailler dans un commissariat afin d’infiltrer la police et de récupérer des renseignements. Robert Deloche, tout comme mon père, étaient des résistants de la première heure ; ils étaient communistes ; La démarche n’a pas été simple ; il a fallu me convaincre que je serais plus utile au bureau qu’au combat, et puis convaincre mon père ; Mais, sur le fond, nous étions d’accord, nous devions agir vite contre les policiers français qui arrêtaient des innocents et les livraient aux Allemands. Le meilleur moyen était de noyauter l’administration… ». « On se retrouve autour d’Albert Ouzoulias. Il chapeaute un groupe de jeunes camarades, pour la plupart fils de communistes, qui n’ont pas encore fait d’études supérieures et qui sont entrés dans la lutte armée dès l’été 1941 – on les appelle les Bataillons de la jeunesse. Au mois de novembre 1941, sept d’entre eux ont été arrêtés par la police vichyste qui les a livrés aux autorités allemandes. Les sept ont comparu en février 1942 pour attentat et sabotage contre l’armée d’occupation Tous ont été condamnés à mort et exécutés quelques jours après, au mont Valérien. Cela nous a sacrément secoués. Les copains lancent l’idée comme si de rien n’était : « Avec les diplômes que tu as, Roger, ça ne sert à rien d’aller au casse-pipe, tu devrais plutôt entrer dans la police ». Je fais un bond. « Ecoutez, les gars, vous plaisantez ou quoi ? Après tous les coups qu’on a reçus ? Mais j’aurais honte de me regarder dans la glace si je devais entrer dans la police. » Je suis prêt à disparaître dans la nature, à devenir clandestin, je l’ai dit. Je voulais déjà partir en Angleterre, et maintenant, j’aimerais bien aider à récupérer du matériel et mobiliser des gars, je pourrais partir en Bretagne, par exemple. Albert Ouzoulias m’interrompt : « En ce moment, on essaie de noyauter l’administration. Et toi, non seulement tu as les diplômes, mais tu travailles déjà dans l’administration, ça ne devrait pas être trop compliqué de te faire entrer dans la police. ». Je n’ai pas d’argument à lui opposer, je suis en train de me laisser convaincre. « Attendez, il faudra quand même l’annoncer à mon père… ». « Avant de vous raconter cette histoire et de vous expliquer un peu plus en détail dans quelles conditions je suis devenu inspecteur de police, je tiens tout de même à préciser une petite chose, et c’est la raison de cet avant-propos : je ne suis pas un héros. Je ne tiens pas à écrire ma version de la Résistance, ni à dresser la liste des actions héroïques que j’ai pu mener pendant la guerre, cela n’aurait pas de sens pour une bonne et simple raison : je ne me considère pas comme un héros. J’ai mené des actions qui ont permis à des familles juives d’échapper à la déportation – pour cela, j’ai été nommé Juste parmi les nations. Je suis particulièrement fier de ce titre. Il récompense une forme de combat et de résistance ; les Justes, ce terme désigne des personnes qui ont aidé matériellement et moralement les Juifs persécutés sous l’occupation allemande. Les Justes sont ceux qui ont protesté, chacun à leur manière et à leur niveau, contre les persécutions, qui ont risqué leur vie au nom de simples principes humains… ». « J’aurais aimé, c’est certain, qu’il y eût beaucoup plus d’initiatives pour s’opposer au fascisme. La violence et la barbarie auraient dû être une évidence à combattre pour la plupart d’entre nous. Tel n’a pas été le cas. Le constat est dur à supporter ! Il pourrait y avoir une façon amère de raconter cette histoire. J’ai moi-même été témoin d’attitudes écœurantes après la guerre : certains de mes collègues réclamaient des médailles pour obtenir de l’avancement, ils utilisaient les décorations militaires comme des pansements pour apaiser leur culpabilité. C’était pitoyable. Mais, je préfère, aujourd’hui, raconter comment de simples citoyens se sont battus, comment mon père m’a éduqué et entraîné à combattre les abus de pouvoir, les ordres arbitraires, les délires racistes, sectaires, bref, tout ce qui venait faire obstruction à la démocratie. Voilà le sujet de ce livre. Combattre, ce n’est pas nécessairement chercher à détruire l’adversaire, c’est aussi défendre des principes très simples d’égalité, de tolérance, de liberté. En temps de paix, c’est une revendication. En temps de guerre, c’est un combat. L’action au sein de la Résistance – même s’il y a eu des recours à la violence difficiles à accepter pour certains – a consisté à suivre une voie qui paraissait juste, et a été un combat contre la soumission, la lâcheté, l’injustice. Il y a eu des héros, Roger Deloche en était un, mon père également. Mon père est mort en héros, le jour de la libération. Une rue à son nom, Joseph Belbéoch, fut, en 1946, inaugurée à Saint-Maurice. Il y a eu de grandes figures qui portaient un idéal et nous éclairaient, elles ont souvent payé de leur vie pour la libération. Il y a aussi eu des petites mains, une résistance composée de gens comme vous et moi qui n’ont fait que leur devoir. Je raconte tout cela en essayant de rester direct, de rendre mon témoignage clair, de me tenir au plus près des événements. Je voudrais qu’il soit vivant comme les souvenirs sont vivants dans mon esprit : j’ai tout gardé en tête … ». « Après la Libération, je ne me sentais pas bien du tout. Nous avons organisé les obsèques de mon père. De belles funérailles, républicaines, avec un discours et beaucoup de monde. Mon père était connu et apprécié, c’était un combattant. La semaine suivante, quand je suis retourné au commissariat de Nogent, il n’était question que de Résistance et de décorations. Toute l’équipe avait soi-disant aidé à libérer Paris et cherchait à obtenir du galon. Le Général de Gaulle a remis la Légion d’honneur aux policiers parisiens pour leur bravoure. Cela a contribué au vent de folie qui soufflait dans la police. Les gardiens de la paix – ils étaient presque une centaine sur le secteur, je me souviens, ils préféraient rester dans le parc de Nogent, derrière le commissariat quand on demandait des volontaires pour aller sur les barricades – réclamaient des décorations ou des avancements. Ce n’était pas possible, c’était à vous dégoûter d’être honnête. Quant à moi, j’ai refusé toutes les distinctions, « je n’ai pas fait de la résistance pour être récompensé », voilà ce que je disais. J’en avais assez de cette situation. La fin de la guerre a été pénible, les relations avec les collègues étaient tendues, ils insistaient pour que je leur fournisse des attestations, que je certifie qu’ils avaient été résistants. Cela me mettait hors de moi. J’étais étiqueté communiste ; mes prises de parole sur le refus d’obéissance et le fait d’avoir comparé les gardiens de la paix avec des girouettes, au moment du Débarquement, tout cela avait été consigné dans mon dossier Ma carrière n’en a pas été facilitée, loin de là. Claudine n’est jamais revenue d’Auschwitz, la famille Kaufmann a été exterminée. Ce que nous apprenions de la réalité des camps d’extermination était effrayant. Toutes ces vies brisées, anéanties, ces familles séparées, martyrisées. Toux ceux qui n’avaient pas eu de chance, ceux qui avaient été déportés à cause de l’excès de zèle d’un policier ou de la dénonciation faite par un voisin, tous ces pauvres gens avaient été victimes de l’atrocité nazie. Ils ne reviendraient pas. Je pensais souvent à Claudine et à chaque fois que je passais en bas de chez elle. Son souvenir était douloureux, avec une question lancinante : pourquoi personne n’a été là pour la sauver ? Il y avait aussi toutes ces personnes mortes les armes à la main ou les mains attachées dans le dos ; je pensais aux résistants, aux maquisards, aux otages… Le parti communiste avait été surnommé le « parti des fusillés ». L’Association républicaine des anciens combattants (l’ARAC) s’était reconstituée, nous avions un gros travail d’action sociale à mener, la tâche était immense. Nos conditions de vie étaient aussi difficiles que pendant la guerre, il n’y avait pas grand chose à manger… » « En 1950, je suis passé dans un brigade territoriale ; je travaillais à Montmartre. Un matin, une certaine Mme Hermoza a demandé à me voir. La jolie dame est entrée dans la salle. Nous étions cinq dans la grand pièce, chacun derrière son bureau. Tout le monde la regardait avec étonnement. « Ben, ma Rosa, qu’est-ce que tu fais là ? » Elle était embêtée, la belle Rosa, la femme de l’ébéniste, celle que j’avais délivrée du commissariat de Saint-Maur. Elle avait besoin d’un service. Elle subissait des menaces d’un de ses voisins, à Sucy-en-Brie. Il la harcelait, elle me demandait d’intervenir. En même temps, elle était gênée de me déranger pour ça. J’ai réglé l’affaire comme j’ai pu. Mais Rosa était réapparue dans ma vie. Une autre femme est apparue, Michelle. Nous nous sommes rencontrés dans le cadre de l’Association des anciens combattants où elle était secrétaire juridique ; Elle est devenue mon épouse, elle a toujours été à mes côtés, dans les bons et les mauvais moments. Parmi les Juifs qui avaient réussi à échapper aux persécutions pendant la Seconde Guerre, je voyais de temps en temps, le docteur Blumenfeld. Il m’invitait chez lui, à Saint-Mandé, pour boire un porto. Il se préoccupait de ma santé, car j’avais gardé des séquelles du traumatisme crânien et des hivers passés dehors… » « Dans les années 1970, le docteur Blumenfeld a commencé à me parler du Mémorial Yad Vashem ainsi que du titre de Juste parmi les nations. Il m’en a expliqué le principe. Le Parlement israélien, la Knesset, a décidé de bâtir un mémorial sur la colline du Souvenir, à Jérusalem. Une commission désigne ceux qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre –cela concerne aussi bien des individus, des couples que des familles répartis dans le monde entier. La reconnaissance de ces gens se fait sans limite géographique, sans distinctions d’âge ni de sexe. Le docteur Blumenfeld insistait là-dessus ; face à l’horreur, à la Collaboration et à la passivité de certains de nos compatriotes, il faut mettre en avant l’action de ceux qui ont réussi à sauver la vie d’innocents. C’est le meilleur moyen d’avoir à nouveau foi en l’avenir. La Collaboration a été un crime, c’est un fait, elle a poussé le pays à commettre des fautes impardonnables, il ne faut rien oublier de tout ça. Mais il ne faut pas oublier non plus ceux qui ont sauvé l’honneur en sauvant la dignité humaine. Montrer comment des vies ont pu être épargnées, comment des personnes de toute condition ont aidé matériellement et moralement des Juifs, au péril de leur vie, au nom de simples principes humanitaires, cela est une leçon universelle… Le docteur Blumenfeld a réussi à me convaincre du bien-fondé de cette reconnaissance. Pour autant, je n’avais aucune envie de faire des démarches, des recherches afin de savoir qui avait survécu, de remuer cette période sombre et de quémander une attestation à qui que ce soit. Chaque fois que je voyais le docteur, il me disait : « Alors, tu me les as amenés, ces papiers ? Quand j’ai repris contact avec Rosa, c’est moi qui étais gêné de la déranger. Elle a rédigé une lettre simple, qui détaille ce qu’elle a pu connaître de mes actions en 1942 et la manière dont je lui ai sauvé la vie, ainsi que celle de ses enfants et de son mari. « Je dois dire également que j’ai eu recours à M. Belbéoch à plusieurs reprises pour des amis israélites qui avaient besoin de fausses pièces d’identité […] j’établis cette attestation de tout cœur. » Elle termine en m’exprimant se « reconnaissance éternelle ». J’avoue que ça m’a beaucoup ému. Ça m’a pas mal remué. Quand je suis allé à Jérusalem, en 1985, et que j’ai été nommé Juste parmi les nations, quand j’ai planté cet arbrisseau sur le site de Yad Vashem, cette jeune pousse qui allait prospérer parmi des milliers d’autres arbres, j’ai eu un pincement au cœur, et un vrai sentiment de fierté. Cette forêt honore le souvenir de quelque deux mille Français et de plus de vingt et un mille hommes et femmes de tous les pays du monde. Je suis l’un d’eux… » Mesdames et Messieurs, à la lumière de ce qu’écrivait Roger Belbéoch, nous devons nous poser quelques questions : Qu’est-ce qui fait le lien entre les libertés fondamentales et l’histoire de Roger Belbéoch, celles de la Shoah, d’Anne Frank, morte à 16 ans à Bergen-Belsen et la « Seconde Guerre Mondiale ? C’est malheureusement très simple. L’idéologie nazie visait à créer une société où toutes les libertés étaient contrôlées. Ce système a mené à l’assassinat planifié de milliers d’êtres humains.. Les enfants dont les noms figurent sur la plaque des Coignard, comme Anne Frank, en ont été directement victimes, d’autres malheureusement peu nombreux, ont été sauvés de la déportation et de la mort par des hommes comme Roger Belbéoch. Faut-il toujours obéir à un ordre qui vous est donné lorsque vous avez une mission dans une administration, prise au piège de la légalité du Gouvernement de Vichy ? Des policiers parisiens furent amenés, pendant ces années noires, à jouer un rôle, à appliquer des « lois », à utiliser des méthodes en totale contradiction avec les traditions républicaines. Le choix était difficile pour celles et ceux qui souhaitaient combattre l’occupant. Faut-il toujours obéir à un ordre qui vous est donné : les instructions étaient simples. Même si les ordres ne vous semblent pas normaux, il faut obéir quitte à en demander des réparations par la suite. Malheureusement, il n’y eut pas de réparations pour les milliers de victimes de la culture de l’obéissance inculquée aux policiers parisiens. C’est l’honneur de Roger Belbéoch de ne pas avoir respecté et de nous rappeler que le devoir est parfois de désobéir. Le film allemand Hannah Arendt, de la réalisatrice allemande Margerethe Von Trotta, actuellement sur nos écrans, présenté ce mois-ci au Royal Palace, ose poser la question de la banalité du mal. Cette controverse, à partir du livre de la philosophe allemande sur le procès d’Eichmann paru en 1963, déclencha une polémique planétaire. La question soulevée était celle d’un fonctionnaire zélé, médiocre, ambitieux, incapable de penser par lui-même, posant ainsi crûment la possibilité d’e l’inhumain dans chacun d’entre nous. Le combat pour le respect des libertés fondamentales et pour l’égalité entre tous les hommes sont des leçons majeures à retenir de ce passé et constitue le socle de toutes les démocraties nées après la guerre. La liberté n’est pas un droit. Elle est un devoir. L’histoire des Justes ne s’arrête pas à leur mort ni à celle de ces malheureuses victimes. S’il fallait, pour conclure mon intervention, qualifier d’un mot Roger Belbéoch et tous ceux qui lui ressemblaient, c’est celui d’humaniste ; il incarnait l’honneur et la fierté des Hommes, mettant en valeur ce qu’il y a d’humanité en chaque homme.

Retrouvez cet article sur le blog de M. MARTIN : http://www.jacques-jp-martin.fr/spi...

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